Interview
Jean-Paul BRINON
Le 20-03-2007
imprimerie jdc torcy
150 emplois à sauver
L’imprimerie JDC de Torcy (Seine-et-Marne) a été placée, le 5 mars, en liquidation judiciaire. « Rouge » a posé quelques questions à Jean-Paul Brinon, délégué syndical CGT-SGLCE, qui travaille à l’imprimerie depuis 1986.
Comment en est-on arrivé là ?
J.-P. Brinon - L’imprimerie s’appelait Avenir graphique et elle a employé plus de 700 salariés. Elle a été rachetée, en 1996, par le groupe canadien Quebecor, deuxième imprimeur mondial, qui s’est installé en France en rachetant une quinzaine d’entreprises sur quelques années. Il restait encore plus de 300 personnes. La stratégie de Quebecor était très claire. À ce moment là, en France, il n’y avait pas de grand groupe capitalistique dominant la branche, mais une pléiade d’acteurs. Quebecor a cherché à s’imposer face à ses concurrents en jouant de sa taille et en lançant une guerre sur la baisse des tarifs. Il a fait tourner les imprimeries sept jours sur sept et n’a quasiment procédé à aucun investissement. Les dégâts ont été énormes. De nombreuses PME n’ont pas pu suivre et ont disparu. Mais voilà, certaines ont résisté. En investissant, en obtenant des financements publics régionaux, en pressant les salaires et la productivité, des groupes se sont donné les moyens de faire face. Et Quebecor a commencé à licencier, puis à revendre certains sites et enfin à en fermer d’autres. Mais toujours sans investir. Aujourd’hui, il semble faire le choix de se retirer de France en ayant investi très fortement en Angleterre et à la frontière belge avec des aides publiques considérables. Et il annonce un plan massif d’investissements aux États-Unis pour y affronter directement le leader mondial, Donnelly.
Et pour votre imprimerie ?
J.-P. Brinon - En avril 2006, nous étions revendus au directeur de l’entreprise avec une promesse de chiffre d’affaires fournit par Quebecor. L’astuce, c’est que Quebecor n’assumerait pas le plan social ! La direction du groupe vient d’ailleurs de réitérer à Hellemmes [Nord]. Dès l’été, nous étions en dépôt de bilan avec poursuite d’activité. Nous avons alors démarré la mobilisation : manifestations, opération portes ouvertes, où Olivier Besancenot est venu exprimer son soutien, opérations devant des sites de production et des lieux publics, négociations avec le préfet et le ministère du Travail. Mais, le 5 mars, le tribunal de commerce a prononcé la liquidation, et nous avons démarré l’occupation pour veiller sur les stocks et les machines et tenter de faire redémarrer le site.
Comment se mène la lutte ?
J.-P. Brinon - Quebecor est toujours propriétaire des murs de l’usine évalués à 4 millions d’euros. Il doit s’impliquer dans une solution viable. Nous poursuivons les actions vers l’extérieur, nous travaillons toujours aux convergences avec les autres entreprises en lutte (graphiques, comme Lithothec, ou autres, comme Nestlé). Et nous nous appuyons sur un comité de soutien qui va organiser un meeting avec la plupart des partis de gauche et les syndicats. Enfin, nous tentons d’obtenir une implication des pouvoirs publics pour faciliter le redémarrage du site.
Propos recueillis par Jean-Yves Lesage
• En savoir plus : <www.encre-rouge.org>.
Marcel Bordat
Cinquante-trois ans, employé depuis mille neuf cent quatre-vingt trois.
Marcel Bordat est l’un des neuf << fabricants >> de l’entreprise (ces salariés supervisent les opérations d’un bout à l’autre de la chaîne). Cinq de ces postes devraient être supprimés. Pourtant cet employé reste confiant. Il se pose la même question que ses collégues : que se passera-t-il après les premiers licenciement ? Le syndicaliste impute le redressement judiciaire au précédent propriétaire : <<Québécor n’a pas suffisament investi dans les machines et l’outil de production est trop vieillot. >>
Pour lui, le combat mené par l’intersyndicale “peut sauver des têtes “, en récupérant de nouveaux client. << Si le journal 20 minutes est imprimé chez nous, il nous faudra négocier le statut de ceux qui travailleront sur les machines. S’agira-t-il d’employés de chez nous reconvertis ? D’autres ouvriers vont-il arrivés ? >>
Propos receuillis lors de la porte ouverte du 4 septembre 2006
Pierrick Vannier
Pierrick Vannier est secrétaire CGT du comité d’entreprise de JDC Imprimerie de Torcy (ex-Quebecor), en Seine-et-Marne, et Grégory Aubin est délégué syndical CGT de l’imprimerie Quebecor de Lille. Tous deux ont participé à la journée commune de mobilisation du 8 janvier dernier devant le siège du groupe et au tribunal de commerce de Meaux. Leurs deux usines sont menacées de fermeture et ils tentent d’élargir la mobilisation à tout le groupe.
Les Quebecor sont très en colère, ce qu’ils ont manifesté devant le siège du groupe Quebecor France. Pourquoi ?
Pierrick Vannier - En avril 2005, Quebecor France a vendu le site de Torcy (Seine-et-Marne) pour un euro à un cadre dirigeant de l’entreprise, Jean de Carvalho : c’est devenu JDC Imprimerie. Mais cette vente s’est faite dans le cadre d’un contrat de sous-traitance : si JDC amenait 5 % de chiffre d’affaires et Quebecor le reste, la nouvelle société était viable. Dès le mois suivant, en mai 2005, le chiffre d’affaires a chuté de 20 %, Quebecor n’assurant pas le niveau de commandes promis. En décembre 2005, les commissaires aux comptes de JDC ont alerté le tribunal de commerce, qui nomma un mandataire ad hoc comme médiateur entre JDC et Quebecor. Le 3 juillet 2006, JDC dépose le bilan. En août 2006, la direction engage un plan de restructuration : 73 des 220 salariés doivent être licenciés. Après plusieurs actions et une table ronde, Quebecor s’est engagé à apporter du travail pour faire fonctionner quatre machines (1,2 million d’euros). Début novembre 2006, les 73 suppressions de postes ont été effectives (avec quelques reclassements).
Les engagements n’ont-ils pas été tenus ?
P. Vannier - On est sur le point de fermer. S’il reste quatre machines, il n’y a du travail que pour trois, et encore, il y a des moments où rien ne tourne. En fait, Quebecor joue avec JDC et nous étrangle progressivement. 80 % des commandes sont fournies par le groupe Quebecor. Au tribunal de commerce, le président a donné deux mois supplémentaires afin de trouver un plan industriel et un nouveau rendez-vous est fixé au 5 mars prochain. Si rien n’a évolué d’ici cette date ce sera la liquidation pure et simple.
Le groupe Quebecor est-il lui-même en difficulté ?
P. Vannier - Pas du tout. C’est le numéro deux mondial de l’imprimerie. Il a fermé Strasbourg l’année dernière et il veut fermer Lille aujourd’hui. Il se redéploie en Belgique, en Espagne et en Angleterre avec des financements publics. Les dirigeants veulent complètement restructurer Quebecor France. Grâce à la création de JDC, ils peuvent se débarrasser du site de Torcy sans plan social. JDC n’a plus de trésorerie et Quebecor n’aura rien à payer pour la liquidation de la boîte. Les pouvoirs publics, eux, laissent faire.
Où en est la mobilisation des salariés du groupe ?
P. Vannier - Elle est relative. Aujourd’hui, il n’y a que Lille et Torcy qui sont mobilisés. Mais on n’est pas les seuls. D’autres unités sont menacées comme à Mary et à Claye-Souilly (Seine-et-Marne), la Loupe (Eure) et Hélio-Corbeil (Essonne). Sans compter les retombées, à terme, sur la brochure et le routage, qui sont groupés à Pontault-Combault (Seine-et-Marne). Si on pouvait les rassembler, si on arrivait à bloquer toute la production, on pourrait peser sur les projets de la direction au lieu de se faire démolir les uns après les autres.
Contrairement à JDC Torcy, l’imprimerie de Lille est membre à part entière du groupe Quebecor. Quelle est sa situation ?
Grégory Aubin - Il faut revenir au 18 octobre 2006, lors de l’annonce de la fermeture du site de Lille. L’accord de méthode pour permettre à la négociation d’aboutir se fixe le 30 janvier 2006 comme date butoir. Sans être hostile par principe à tout repreneur, on refuse les licenciements. Mais, pour le moment, on négocie un plan social au meilleur coût. On exige une préretraite payée par Quebecor pour les plus de 50 ans, le droit à la formation pour tous, un complément de salaires pendant trois ans (ATD), un congé de reclassement de neuf mois, l’embauche des intérimaires, soit 40 salariés en plus des 230 en fixe, et une prime de préjudice calculée à partir de l’équivalent du montant des ponctions faites par la direction sur la trésorerie de l’entreprise, versées entre autres en dividendes aux actionnaires. Cela fait un montant de 67,6 millions d’euros.
Où en êtes-vous aujourd’hui ?
G. Aubin - On a obtenu la préretraite à 55 ans pour les salariés travaillant en équipe, un complément de salaire de 400 euros par mois pendant deux ans, le congé de reclassement à son maximum légal, soit neuf mois pour les plus de 50 ans et six mois pour les plus jeunes. Pour le moment, on n’a pas pu obtenir l’embauche des intérimaires, mais la direction propose à la place une prime dont le montant n’est pas encore fixé. Pour la formation, nous avons obtenu une enveloppe de 800 000 euros pour 219 salariés, ce qui représente environ 3 500 euros par salarié. On sait bien que ce n’est pas dans l’imprimerie que l’on va retrouver du travail… Pour la prime de préjudice, ils proposent 25 000 euros par salarié, et même 35 000 euros si le salarié s’en va sans plan social. C’est d’ailleurs illégal et, pour le moment, personne n’accepte. Si l’usine doit fermer, on veut le plan social et la prime de préjudice. Enfin, ils proposent 15 000 euros de prime en plus pour tout salarié qui crée son entreprise.
La situation semble très inégale d’un site à l’autre du groupe…
G. Aubin - Oui. On tire les leçons de ce qui s’est passé. À Strasbourg, le site a fermé l’année dernière ; il n’y a pas eu de lutte, et les salariés n’ont quasiment rien obtenu. À JDC, ils ont vendu le site à un cadre qui n’a aucune réserve financière et les salariés se sont fait avoir. Nous, en cas de fermeture du site de Lille, on veut que Quebecor paie le maximum. Cela servira de leçon pour tous les autres sites menacés.
Que veut faire Quebecor ?
G. Aubin - Le groupe Quebecor veut se désengager en France en restructurant au maximum. Le groupe international a réalisé de superbénéfices en 2005 : 68 millions de dollars de bénéfices nets. Et la branche imprimerie de Quebecor, 19 millions de dollars nets. Sur le seul troisième trimestre 2006, l’augmentation des bénéfices a été de 49 %. Mais le PDG du groupe mondial a demandé une accélération des restructurations en France, afin de dégager plus de marge et de financer un plan d’investissement de 86 millions de dollars aux États-Unis.
L’encre rouge - le 08-01-2007
